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24 août 2011 3 24 /08 /août /2011 19:49

  

Une hypothèse un peu saugrenue m’a traversée l’autre jour, et m’a semblé établir un lien entre des questionnements récents et des sujets déjà abordés ici même. Je farfouillais dans une série de vieilles photos de famille quand une citation d’un livre que je n’ai pas lu (The Go-Between de L.P. Hartley) m’est revenue : « The past is a foreign country: they do things differently there ». C’était exactement ça : je contemplais des photos d’autres gens, dans un autre pays, avec l’impression pour la première fois de comprendre cette phrase à un niveau viscéral. Le monde et le temps qu’ils habitaient n’étaient pas les miens, et eux étaient figés dans un passé encore vierge de tout un tas d’événements à venir.

 

J’ai connu pas mal de moments comme celui-là ces derniers mois : on tombe sur une phrase qui reflète très exactement un vécu ou un ressenti, comme si l’auteur avait lu nos pensées et trouvé les mots les plus précis pour les traduire. Je l’ai vécu avec Mrs Dalloway, plus récemment avec Kafka sur le rivage – j’allais ajouter T.S. Eliot mais lui a plutôt eu l’effet inverse, celui de me montrer la puissance insoupçonnée de la suggestion détachée de toute explication. J’adore ces petits instants où l’on se sent soudainement relié à quelque chose d’essentiel de l’expérience humaine. Quelque chose que tout le monde a vécu et que quelqu'un a soudain trouvé comment décrire.

 

D’où ma question : et si c’était ça, vieillir ? Comprendre de manière viscérale un nombre toujours croissant d’œuvres et de citations, y reconnaître de plus en plus son propre vécu, jusqu’à avoir exploré la gamme la plus vaste possible de l’expérience humaine ?

 

C’est peut-être une forme de « crise de la trente-cinquaine », mais ce questionnement-là me travaille pas mal. Plus le temps passe et plus je prends en grippe le vieux cliché trop souvent associé au rock, « vivre vite et mourir jeune », dont je parlais ici suite au décès d’Amy Winehouse. (Entre parenthèses, j’avoue être assez dégoûtée par l’hypocrisie des médias sur le sujet : ceux-là même qui lui crachaient dessus sont maintenant les premiers à faire ses louanges en couverture.) Les artistes qui m’intéressent le plus ne sont pas tellement ceux qui donnent tout dans leurs premiers albums puis épuisent leur talent ou lâchent carrément l’affaire, mais ceux qui savent vieillir. C’est une des raisons de l’admiration sans bornes que je voue à PJ Harvey, que l’on voit mûrir, tâtonner et grandir à travers ses albums : ce n’est pas à vingt ans qu’on peut écrire Let England Shake. Même chose pour toutes les formes d’expression, je crois : pour parler d’une autre œuvre qui m’a marquée, Nancy Huston non plus n’aurait pas pu écrire Dolce Agonia avant d’approcher de la cinquantaine. Dans une interview récente, Jesse Sykes, autre artiste à l’évolution passionnante, fustigeait les groupes de petits jeunots qui se vantent avec arrogance de faire « de la musique positive pour des gens positifs ». Le genre de propos qu’on tient à vingt ans avant que la vie ne nous apprenne que les choses peuvent mal tourner, répondait-elle en substance, ce que j’avais trouvé particulièrement bien vu.

 

Ce n’est pas qu’on soit plus intelligent à trente, quarante, cinquante ans qu’à vingt ; c’est qu’on commence à avoir vécu assez pour comprendre des notions qui ne s’intègrent qu’avec un peu d’expérience. La perception changeante du temps qui passe, la conscience de ce qui est propre à chaque époque qu’on traverse, le regard qu’on porte sur les relations humaines et beaucoup d’autres choses… Dans dix ou quinze ans, je trouverai sans doute ma vision actuelle du monde terriblement naïve, et je crois que c’est une bonne chose. C’est le signe qu’on grandit. Je suis de plus en plus persuadée qu’être adulte, ce n’est pas quelque chose qui se produit du jour au lendemain à un âge donné : ça s’apprend petit à petit, et c’est peut-être le cheminement de toute une vie. Peut-être simplement que certains sont plus doués pour ça que d’autres ? Ces derniers temps, j’enchaîne des rêves assez cocasses sur le sujet, où tout le monde me pousse vers l’âge adulte (symbolisé par un espace rien qu’à moi, voire par mon appartement actuel vu comme un endroit lumineux et douillet), et où je suis la seule à ne pas encore avoir compris que je peux l’investir tout entier. Ça viendra, j’espère – tout comme j’espère que l’écriture suivra le même chemin.

 

En écrivant sur le vieux cliché du rock un peu plus haut, je m’interrogeais sur un possible équivalent littéraire. Emily Brontë peut-être ? C’est vrai que Les Hauts de Hurlevent est assez rock’n’roll dans son genre. Certains considèreront sans doute que c’est, littérairement parlant, un destin assez enviable : ne publier qu’un seul roman, mais une œuvre coup-de-poing. Personnellement, je ne peux pas m’empêcher de me demander ce qu’aurait pu écrire une Emily Brontë de cinquante ans. Ni ce que le monde y a finalement perdu.

 

 

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Published by Mélanie Fazi - dans Bric-à-brac
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commentaires

Gérard Eloi 13/09/2011 09:47


Bonjour Mélanie,

Très belles réflexions, que je comprends particulièrement bien.

Intéressante, cette allusion au rock, et le fait de qualifier le rythme d'Emily Brontë de rythme rock.

Mais il n'y a pas que les artistes rock qui meurent jeunes : Gribouille est morte à 27 ans, (comme Amy Winehouse et...), Apollinaire et Vian à 39 ans, comme...Lucrèce Borgia. ( LB qui était surtout
une "protectrice des arts et des lettres").

Le rythme de spontanéité des surréalistes était-il de rock, ou de jazz ? Peut-être les deux...Et la photo du pont Mirabeau planté sur le Mississipi serait celle de ce pays qu'on ne connaît pas,
celui de ce passé peu défini...

Amicalement


FH 31/08/2011 13:35


L'exact pendant de Rimbaud est Van Gogh, qui peignit ses chefs d'oeuvre à un âge où le poète n'écrivait plus...

L'histoire de la peinture abonde d'ailleurs en exemples de créations géniales sur le tard, depuis Hokusai jusqu'à Picasso : le premier déclarait d'ailleurs qu'à 100 ans il réinventerait encore son
style (avant de mourir à 90 ans).

Sinon, "Le Messager" de Hartley est un ouvrage aussi émouvant que "Kafka sur le rivage" (dans un autre registre), et le film que Losey en a tiré vaut aussi le coup d'oeil (même si c'est moins
impressionnant que "Melancholia" ^_^).

Hartley a aussi écrit tout plein de nouvelles fantastiques (de facture assez classique), qui n'ont été traduites que par à-coups dans des anthologies thématiques.


Mélanie Fazi 31/08/2011 16:52



Merci pour ces précisions. J'essaierai de lire "Le Messager", ne serait-ce que pour cette première phrase vraiment très belle.



BouquetdeNerfs 25/08/2011 21:26


>"Ce serait intéressant effectivement de faire se rencontrer différentes versions de soi-même."

Ce serait une nouvelle originale qu'il serait très chouette de vous voir imaginer. :)

Les Trafalmadoriens disent que ce n'est qu'une illusion terrestre de croire que les minutes se succèdent comme les grains d'un chapelet et qu'une fois disparues elles le sont pour de bon. Je suis
sûr que vous existez à de nombreuses époques, et que vos doubles seraient d'avis partagés de vous rencontrer. Surtout la mémé jalouse qui vous attend avec le couteau de la cuisine pour reprendre
son chat.


Mélanie Fazi 25/08/2011 23:22



Le chat est à moi !! Non mais !



Valérie 25/08/2011 17:06


Je me dis que vieillir c'est avoir fait un pas après l'autre suffisamment de fois pour que toutes les empreintes laissées commencent a constituer une sorte de carte routière propre a notre vie. On
a découvert de nouveaux chemins, par curiosité ou parce que la vie nous y a engagé sans prévenir. Au fil du temps on peut modifier cette carte, y ajouter des raccourcis parce qu'on a appris a aller
plus vite a l'essentiel, des sens interdits pour ne pas refaire les mêmes conneries, des chemins de traverses parce qu'il faut parfois savoir prendre son temps. Certains tracent aussi des
autoroutes et restent pied au plancher. Pour aller droit dans le mur "plus vite plus jeune "? En tout cas, plus la carte est riche, plus on a de choix possibles et de surprises a rencontrer au
prochain carrefour. Une bonne raison de vieillir je trouve.


Gilles G 25/08/2011 10:11


"Et si c'était ça, vieillir ?" Peut-être pour des gens qui lisent beaucoup, voire pour des auteurs... Bref, pour des gens comme toi. ;)

Coïncidence : la veille de ton billet, je lisais ceci sur Rimbaud dans le *Dictionnaire égoïste de la littérature française* de Charles Dantzig (que je feuillette/picore depuis le début de l'été)
:
... d'ailleurs Rimbaud n'est pas un immense poète. Ce que je ne lui reproche pas, il a écrit de quinze à vingt sans. Tout le monde a plus ou moins de génie à quinze ans. L'important est d'en avoir
à cinquante. (...)
Il a eu du talent puis une crise de génie puis s'est éteint. D'abord ses poèmes scolaires, comme "Le dormeur du val", excellent exercice adolescent avec son coup de théâtre final, la découverte que
le dormeur est mort : dans "Demain, dès l'aube... », Hugo révèle que sa promenade le mène au cimetière à /l'avant-dernier/ vers. C'est plus fin, plus doux, mais on n'apprend cela qu'en veillissant,
et on ne peut reprocher à quelqu'un les défauts de son âge.


Mélanie Fazi 25/08/2011 10:22



Dans mon cas ça marche avec les livres mais ça peut être autre chose, des paroles de chanson, ou simplement des discussions avec d'autres gens dont on comprend mieux le vécu à mesure qu'on avance
soi-même, ce genre de choses.


Merci pour la citation, c'est assez bien vu je trouve.


 



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