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16 août 2011 2 16 /08 /août /2011 02:15

 

 

 

Soyons clairs, s’il y a un thème qui ne me parle pas en règle générale, c’est bien celui de la fin du monde. Sans doute parce qu’il est souvent associé à un type de film catastrophe dont je ne suis pas très cliente. Mais la fin du monde en huis clos filmée par Lars Von Trier sous un titre énigmatique, c’était assez intriguant pour tenter le coup. D’autant que la bande-annonce, toute imprégnée d’une espèce de vague angoisse lancinante, m’avait fait pas mal d’effet. En sortant de la projection, je ne savais pas dans quelle mesure le film avait répondu à mes attentes, mais le moins qu’on puisse dire est qu’il m’a réconciliée avec Lars Von Trier – après avoir adoré Breaking the waves et la série The Kingdom, j’avais jeté l’éponge après la double déception de Dancer in the dark et des Idiots.

 

Drôle de film que ce Melancholia. Par sa construction, d’abord, qui juxtapose deux parties extrêmement différentes et reliées très lâchement entre elles. Dans la première, Claire (Charlotte Gainsbourg) organise le luxueux mariage de sa sœur Justine (Kirsten Dunst). Tout est calculé à la perfection, mais tout se délite peu à peu. Les mariés arrivent en retard, les rancunes familiales ressurgissent lors des discours et Justine, dépressive, commence à perdre pied, incapable de continuer à sourire et à mentir aux convives. Dans la deuxième partie, Claire et son mari John (Kiefer Sutherland) accueillent Justine qui a sombré pour de bon dans la dépression. Claire est angoissée : une planète baptisée Melancholia approche de la Terre et risque d’entrer en collision avec elle dans quelques jours à peine.

 

Peut-être qu’une partie de la fascination qu’exerce le film tient à ses ellipses frustrantes. On regrette à plusieurs reprises que certains thèmes ne soient pas exploités davantage, avant de comprendre qu’ils le sont peut-être finalement en creux. Comme par exemple le lien évasif entre ces deux parties, entre les deux thèmes du film : la dépression et la fin du monde. Deux moments où l’on cesse de jouer une comédie à la mécanique trop bien huilée, soudain devenue absurde. D’un côté, les convives du mariage qui souhaitent à Justine d’être heureuse, qui disent la trouver radieuse alors qu’elle ne l’est manifestement pas ; de l’autre, les apparences auxquelles Claire, en bonne mère de famille pragmatique, s’accroche jusque au bout… Autant de liens qu’on établit après coup, alors que leur absence nous avait un peu déçu sur le moment.

 

De la même manière, on est déstabilisé de voir le film adopter le point de vue de Claire dans la deuxième partie, alors que la première semblait poser Justine comme personnage central. Elle semblait pourtant tout indiquée pour nous faire vivre de l’intérieur la fin du monde : ce n’est pas un hasard si la planète Melancholia porte le nom du mal qui l’afflige. Il semble presque exister un lien ténu unissant Justine et cette planète. Mais l’inversion progressive des rôles rend finalement le film plus poignant. Claire voit son monde si solide vaciller à l’approche de la planète, alors que Justine qui semblait si fragile, incapable de fonctionner dans la société ordinaire des hommes, se révèle d’un calme impressionnant : elle est finalement la seule capable de regarder la mort en face.

 

Deux aspects m’ont particulièrement frappée par leur justesse, chacun associé à l’une des deux sœurs. Le premier, le plus inattendu peut-être, c’est la mise en scène de la dépression. Je parlais ici récemment de la difficulté à parler de dépression tant l’expérience est propre à chacun et impossible à partager. Mais il se passe ici quelque chose d’assez fort dans les séquences du mariage. Tout passe par de petits détails : les absences répétées de Justine, les regards lointains de Kirsten Dunst, l’éloignement progressif au sens propre comme au figuré. Je crois que tous ceux qui ont connu un jour un état dépressif reconnaîtront là quelque chose de très vrai. Le cinéaste et son actrice parviennent à montrer avec une grande subtilité la muraille qui sépare le dépressif de ceux qui l’entourent. Il faudrait être heureux, interagir avec les autres, être là tout simplement, mais les sourires sonnent faux et les silences ou les larmes prennent progressivement le dessus. Le film réussit à toucher du doigt cet état particulier ainsi qu’à montrer les tensions qu’il peut provoquer dans les interactions humaines.

 

L’autre aspect, plus attendu compte tenu du sujet, c’est la trouille absolue face à l’imminence de la fin. Cette émotion-là, c’est Charlotte Gainsbourg qui l’incarne et lui donne corps, jusqu'à la transmettre au spectateur. Comment se préparer, comment se résigner à l’impuissance, et tout simplement, comment attendre la fin quand on sait qu’elle est si proche, à cinq ou dix minutes de là ? La toute dernière partie du film est particulièrement éprouvante à cet égard. Je le disais plus haut, je n’aime pas les fins du monde, mais celle-ci est terrible – et d’autant plus terrifiante que la cause de cette fin est visible à l’œil nu en plein ciel. Melancholia n’est peut-être pas un chef-d’œuvre, mais c’est un film qui commence par vous décevoir légèrement et finit par vous secouer vraiment. Et qui appelle à une deuxième vision pour traquer à nouveau les liens indéfinissables qui en unissent les thèmes et les personnages.

 

  

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Published by Mélanie Fazi - dans Films
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commentaires

Laurent Gidon 30/08/2011 09:31


Ayé, vu.
Je suis d'accord avec toute ton analyse du film. Un point aussi m'a sauté à la gorge en cours de vision : le fait que la planète Melancholia est peut-être le rêve concrétisé de Justine pour que
l'univers entier (ou au moins la Terre) entre dans sa dépression afin qu'elle s'y sente moins seule.
Juste un détail, qui n'en est hélas pas un : je n'ai pas pu "voir" le film. La caméra épileptique m'a vrillé les yeux et il fallait que je les repose très souvent en regardant les murs sombres de
la salle. L'impression de n'avoir eu qu'un brouillon de Melancholia, et de devoir attendre que Lars nous fasse le vrai film avec une caméra un peu plus posée.


Rémi 21/08/2011 20:56


J'ai oublié de mettre mon lien sur Jacques Attali : http://remimogenet.blog.tdg.ch/archive/2011/04/25/ae16fc2ea5a1b20e69c8f85e4fff9c4c.html


Rémi 21/08/2011 20:55


Le mari de Claire m'a fait penser à tous ces gens raisonnables qui pensent toujours que la science prouve que tout va aller bien, qui font confiance aux paroles rassurantes de l'Etat. Comme Jacques
Attali, par exemple, qui prétend qu'on pourra contrer l'inéluctable extinction du soleil par la technologie nucléaire, j'en ai parlé ici : . Je trouve que Lars v. Trier a raison de le montrer en
échec, mais personnellement, si j'avais fait un film avec un tel personnage, je l'aurais montré moins digne, une fois la vérité sue, et plus comique, un peu comme M. Jourdain s'imaginant jusqu'au
bout être grand Mamamouchi et bientôt amant de la marquise je ne sais plus comment : il y en a qui sont capables de se faire des illusions jusqu'au bout.
A mon avis, si Lars v. Trier préfère montrer des femmes, ce n'est pas pour les raisons qu'on a généralement données, mais simplement parce qu'elles sont réputées plus du côté de l'émotion, et qu'il
veut pouvoir montrer plus directement des âmes, plus que des cerveaux, des gens qui agissent selon la raison, sortes de robots de l'intelligence, comme est justement le mari de Claire : ce n'est
finalement pas très intéressant.
Le problème est que cette planète est bien allégorique, aucun savant ne nommerait jamais un objet céleste de cette façon, et la science ne connaît aucune planète qui soit sortie de son orbite pour
en fracasser une autre. Il l'a donc inventée. Or, toute invention, au sein de l'art de l'allégorie, était réputée liée à un principe moral, sinon, elle n'était qu'un jeu gratuit ne signifiant rien.
Ici, Lars v. Trier veut dire que la nature est indifférente, mais il sait bien qu'il ne le prouve pas, puisque ce qui le prouve, il l'a inventé. Le caractère impressionnant des images le fait bien
sûr oublier, mais à mon avis, cela ne doit pas persister au-delà. C'est aussi un art de la manipulation du spectateur, de la persuasion par l'image.


Valérie 21/08/2011 19:06


La mélancolie peut être représentée par un monstre hideux (cf commentaire Rémi)et la fin du monde par une planète. Je me souviens que dans Antichrist, précédant et percutant opus de Lars Von Trier,
le "t" final était remplacé par le symbole du féminin sur l'affiche. Je me suis interrogée a savoir si le réalisateur cherchait délibérément a accabler les femmes ou, a travers elles, la dépression
"faite femme" avec laquelle il semble avoir des comptes a régler. Cette question restera probablement sans réponse. Concernant "Mélancholia" plus particulièrement, j'ai été étonnée de m'attacher
autant aux personnages, tout en les sachant perdus d'avance. Le personnage de la mère m'a beaucoup marquée par sa froideur, son cynisme et son attitude désabusée. Quand sa fille (Justine) lui avoue
être terrifiée, elle la chasse littéralement de la chambre en lui rétorquant que tout le monde a peur. Ils ne font pas autant d'histoire, c'est tout. Cette famille compte sont lot de personnages
fantasques, pathétiques ou ordinaires, comme presque toutes. Le trait est juste un peu forcé pour marquer l'évidence. J'ai trouvé le mari de Claire assez insignifiant jusqu'à son suicide. Le moment
ou éclate sa peur a lui d'affronter la fin. Cette fin, je l'ai trouvée horrible pour la pauvre Claire, perdue, terrifiée, totalement démunie. Elle m'a parut plus soutenable pour Justine qui n'a
d'autre souci que d'écarter la peur de l'enfant. Elle a l'air résignée, voire soulagée. J'ai l'impression d'avoir vu un film sur la peur avec un grand "P" et la façon dont chacun la gère.


Rémi 20/08/2011 20:55


Je ne sais pas, peut-être que c'est involontaire, de sa part : que la Terre n'est pas éternelle, et que tout homme doive mourir est une vérité qui relève plus ou moins de l'évidence, et Justine
montre sa clairvoyance en disant le nombre de haricots dans un bocal, 476, personnellement, je trouve que c'est ridicule. Est-ce que Lars von Trier peut croire, lui-même, qu'il existe des gens
assez extralucides pour connaître le nombre de haricots dans un bocal sans les avoir comptés ou qu'on le leur ait dit, cela me semble plutôt baroque. La musique qui revient sans arrêt me rappelle
le comique de répétition, mais là aussi, c'est peut-être involontaire. Le fait est que tout le monde dit que Lars von Trier aime bien provoquer, choquer, qu'il joue consciemment avec les réactions
des spectateurs.


Mélanie Fazi 21/08/2011 19:29



C'est exactement ça. Il m'a semblé aussi que Justine, de par sa nature dépressive qui l'a sans doute habituée à regarder au fond du gouffre, est finalement plus à même d'affronter l'imminence de
la fin que Claire dont toutes les certitudes volent soudain en éclat.



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